Au cours des quinze dernières années, les minerais rares (MR) ont acquis une place centrale dans l’économie mondiale, portés par les progrès technologiques et la transition énergétique. Les prévisions indiquent que la demande pour ces ressources sera multipliée par trois à sept d’ici 2040. Aujourd’hui, la Chine contrôle deux tiers de la production mondiale de minerais rares et 92 % du raffinage. Pékin a à plusieurs reprises utilisé ce monopole comme levier géopolitique, en instaurant des restrictions d’exportation lors de tensions politiques. Depuis janvier 2026, le Japon fait face à de telles mesures suite aux déclarations de sa Première Ministre sur Taïwan. En conséquence, les entreprises étrangères sont amenées à repenser leurs partenariats économiques et stratégiques.
L'Asie centrale, riche en minerais rares, émerge alors comme une zone stratégique. Les géants chinois China Nonferrous Metal Mining et CITIC Resources y sont d’ailleurs déjà présents. Le Kazakhstan domine, tandis que l'Ouzbékistan, le Kirghizistan et le Tadjikistan développent encore leurs capacités. Cette région offre une opportunité majeure pour l'UE et les États-Unis, soucieux de sécuriser leurs approvisionnements. Néanmoins, des défis pour les investisseurs subsistent : infrastructures limitées, capacités technologiques insuffisantes, enjeux de gouvernance et risques environnementaux, laissant une partie de ces richesses minérales inexploitées.
Le Kazakhstan possède les plus grandes réserves de MR de la région dans les zones de Karagandy, Kostanaï, et du Turkistan. À ce jour, plus de 100 gisements sont recensés, et 19 des 34 éléments de terres rares connus sont extraits. Face à ce potentiel minier, le secteur connait un afflux important d'investissements étrangers, l’équivalent de 75% des IDE du pays. La Banque de Développement du Kazakhstan a créé un fond de plus de 800 millions euros pour 2025-2030 destiné aux entreprises minières disposant de capacités de transformation. Le « Plan global de développement de l’industrie des métaux rares et des terres rares 2024-2028 » a été lancé, visant à moderniser les usines et créer de nouvelles installations de production. Enfin, la plateforme Unified Subsoil Use a été créée pour promouvoir la transparence des investissements dans le secteur et accroître son attractivité.
En Ouzbékistan, plus de 70 gisements de MR ont été identifiés, mais seuls 16 sont actuellement exploités. Le gouvernement avait pourtant mis en place le « Programme d’État pour le développement des ressources minérales 2020-2021 », simplifiant la procédure de délivrance des permis d'exploitation et garantissant l'immuabilité de la législation fiscale pendant la durée d’un projet. L’« Initiative Minéraux 2025–2027 » est, elle, axée sur le développement des capacités nationales d'extraction et de traitement des terres rares, avec un budget de plus de 2 milliards d’euros. En 2024, l’entreprise Uzbekistan Technological Metals Complex est créée pour l’exploration et la transformation de MR, dans le but de mettre en valeur le potentiel minier du pays à l'échelle mondiale.
Le Kirghizistan possède 11 gisements d'éléments de terres rares. Ses réserves les plus importantes sont Kutessay II et Kalesai, située au Sud-Est du pays et contiendraient plus de 70 mille tonnes de MR au total. Des explorations sont menées dans la région de Tash-Bulak et Kyzyl-Ompol. Le gouvernement a annoncé développer une « Stratégie pour le développement des minéraux critiques » en novembre 2025, afin d’explorer les possibilités d’extractions.
Les ressources de MR au Tadjikistan sont concentrées dans la région centrale, sur les crêtes Zeravshan et Karategin, de même que dans la région autonome Gorno-Badakhshan proche de la frontière afghane. Le pays intensifie ses efforts d'exploration grâce au « Programme de développement géologique 2021-2030 ». Cette initiative vise à mettre à jour les informations sur les gisements de MR situés son territoire. Face à ce potentiel considérable, les quatre pays ont lancé des appels croissants aux investissements étrangers. La voie pour une présence occidentale dans la région est ainsi ouverte.
La transition énergétique européenne nécessitant des minerais rares, Bruxelles a intensifié ses efforts diplomatiques vers les pays de l'Asie centrale depuis 2023, multipliant rencontres, partenariats et communiqués officiels. En mai 2023, l'accord stratégique UE-Kazakhstan s'est concrétisé par des investissements dans la région de Karaganda, notamment l'inscription du projet d'extraction de Sarytogan sur la liste des projets stratégiques européens. En avril 2024, un partenariat similaire a été établi avec l'Ouzbékistan. La visite du commissaire européen Jozef Síkela en mars 2025 a permis d’identifier les MR parmi les investissements prioritaires dans les quatre pays. En avril, 2025, le premier sommet UE-Asie centrale à Samarcande a marqué un tournant, avec un engagement européen à hauteur de 12 milliards d'euros.
Le même mois, la troisième édition du Forum Économique UE-Asie centrale a vu la signature de trois accords sur les MR : DATA4 CRM, SECURE CRM et GROW CRM. Ils portent respectivement sur la modernisation des données géologiques, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement et la mise en place de nouveaux projets d’exploitation.
À ce jour, des entreprises allemandes se sont installées dans la région : Knauf Gruppe, GP Günter Papenburg AG et HMS Bergbau AG. Cette dernière prévoit la construction de deux usines de traitement du lithium d’ici 2039 dans le district d'Oulan, à l'est du Kazakhstan. Du côté français, Orano est présent mais n'exploite pas encore les terres rares. Le spécialiste de l'uranium opère en Ouzbékistan via Nurlikum Mining sur le gisement de Djengeldi Sud, ainsi qu'au Kazakhstan avec KATCO, exploitant les gisements d'uranium de Muyunkum et de Tortkuduk dans le sud du pays. La 11ème édition des consultations politiques kazakho-françaises, organisée en février 2026, a confirmé la volonté des deux parties de renforcer leur partenariat stratégique. Celui-ci s'appuie sur plus de 17 milliards d'euros d'investissements français depuis le début de la coopération, et la présence de géants français comme Total, Airbus et Danone.
Comme l’UE, Washington voit l’Asie centrale comme une alternative à la domination chinoise sur les minerais rares, essentiels à sa défense. Sa diversification passe aussi par le Groenland via Critical Metals Corp, par l’Australie, Madagascar et le Brésil via Energy Fuels, par l’Arabie saoudite via MP Materials, et par l’Afrique via Orion Resource Partners.
Créée en 2015, la plateforme C5+1 ne se structure qu'en 2023 avec le premier sommet présidentiel réunissant le Turkménistan, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et les Etats-Unis. En 2024, un Dialogue C5+1 sur les minerais rares et un forum commercial B5+1 sont lancés. Le 6 novembre 2025, Trump reçoit les cinq dirigeants à la Maison blanche : l'entreprise kazakhe Tau-Ken Samruk et l'américaine Cove Capital signent un accord d'extraction de tungstène à Karaganda. Un mois après, l'invitation du Kazakhstan et de l'Ouzbékistan au G20 confirme la volonté américaine de rehausser le profil régional. Les accords diplomatiques entre les États-Unis et les pays de la zone témoignent d'une ambition américaine marquée pour la région, malgré peu de projets tangibles. Cette stratégie se matérialise pour l’instant à travers l'action du secteur privé, notamment via Kaz Resources LLC, une société portefeuille de Cove Capital. En avril 2025, une délégation du groupe s'est rendue en Ouzbékistan pour explorer les opportunités minières du pays.
D’autres entreprises étrangères sont implantées dans la région. Le Japon est présent au Kazakhstan à travers Sumitomo Corporation et JOGMEC, ainsi que le Royaume-Uni via East Star Resources. En vue de futures exploitations, les groupes australiens Rio Tinto et Fortescue mènent des explorations au Kazakhstan, tout comme les sociétés canadiennes Laramide Resources et Arras Minerals Corp.
Malgré les opportunités d’investissements, des risques sécuritaires et politiques sont tout de même à prendre en compte. Aujourd’hui, le risque d’incident terroriste est faible. Les derniers incidents en dates sont transfrontaliers. Cependant, depuis la prise de Kaboul en 2021 par les talibans, le groupe afghan État islamique de la région Khorasan fait pression au Sud du Tadjikistan. Les gouvernements ont tous mis en place des politiques antiterroristes, et collaborent avec l’ONU, l’UE et la Chine sur le sujet.
Les régimes centrasiatiques ont subi beaucoup de changements à la chute de l’URSS. Les gouvernements autoritaires en place assurent maintenant une stabilité politique, conséquence d’une répression des oppositions. Des risques de gouvernance subsistent, causés par des niveaux élevés de corruption. D’après l’indice de Transparency International, sur une échelle allant jusqu’à 100, le Kazakhstan se situe à 40, l’Ouzbékistan à 32, le Kirghizistan à 25 et le Tadjikistan à 19.
Le clientélisme et les distorsions concurrentielles demeurent des risques opérationnels pour l'obtention de permis d'exploitation et l’accélération des procédures administratives. L'affaire Eurasian Natural Resources Corporation (ENRC) en témoigne. En 2007, cette société minière kazakhe cotée à Londres comptait 18% d'actionnaires minoritaires étrangers. Une enquête du Serious Fraud Office britannique a révélé qu'entre 2007 et 2013, ENRC versait des pots-de-vin à des fonctionnaires kazakhs via des sociétés offshore pour sécuriser ses licences minières.
Bien que le secteur minier offre des rémunérations supérieures à la moyenne, la sécurité au travail reste défaillante. Les accidents sont fréquents causés principalement par des explosions liées à des fuites de gaz et d'effondrements de galeries, les entreprises négligeant parfois les normes de sécurité. Des incidents mortels ont été recensés récemment dans chacun des pays, illustrant la persistance de cette problématique régionale.
Au regard de la situation actuelle entre la Russie et les pays occidentaux, les pays centrasiatiques sont des terrains de concurrence géopolitiques, entre Moscou, la Chine, les États-Unis et l’UE. Ils sont historiquement et économiquement rattachés à la Chine et à la Russie. Astana exerce une politique d’équilibriste, et au Tadjikistan, la présence militaire russe est importante et exprime une stratégie claire.
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